William Bruï

Lorsque je songe à William Bruï, je le vois, sa pipe aux dents, dans son atelier avec au fond, un énorme panneau peint, scintillant de couleurs profondes.

C'est dans son atelier parisien en face du Centre Pompidou. Sa peinture, c'est un espace distinctif, singulier dont l'artiste fait pleinement partie. Le panneau suggère le jeu de petits morceaux de verres polychromes, rouges, bleus, jaunes, composant un vitrage. William a raison d'en être fier -« si cette peinture était l'unique oeuvre de ma vie, dit-il, je ferais déjà honneur au nom d'Artiste ».

Pourquoi ? parce qu'il mit dans cet espace de couleurs, l'ensemble des connaissances, expériences, impressions dont il laissa sa vie se pénétrer, se nourrir et s'imbiber. Moi, je sais où il a trouvé ses couleurs, son espace, son rythme, en somme son inspiration ; je sais aussi quels furent ses maîtres.
En effet je fréquentais l'Atelier Expérimental de Lithographie à Saint-Pétersbourg - Leningrad. Mon père, professeur d'histoire de l'art et artiste graveur Valentin Brodsky y travaillait. Et William, qui avait à l'époque 14 ans, y était ouvrier imprimeur, à la presse.

Les artistes qu'on pouvait rencontrer, n'étaient pas des gens ordinaires. Après la Deuxième Guerre Mondiale et le règne du Réalisme Socialiste dans l'art de l'Union Soviétique, cet atelier était le refuge des « formalistes » - terme qu'on employait alors pour désigner les artistes qui n'appartenaient pas à l'art officiel. Ces derniers n'avaient aucun moyen d'exposer ou de vendre leurs oeuvres. Aussi l'atelier « d'Art Expérimental » les protégeait-il des poursuites ou de la censure. Il y avait des gens âgés qui avaient reçu leur formation au début du siècle, d'anciens élèves de Tatline, Malevitch, Larionov, Gontcharova, Filonov et d'autres représentants de l'avant-garde russe. Ils étaient tous liés mutuellement d'amitié. Tout en travaillant ils se parlaient, ils échangeaient leurs souvenirs. Quant à Bruï, il les regardait et les écoutait. Chacun avait ses secrets professionnels. Anatoli Kaplan mettait la couleur sur la pierre, puis commençait à la racler, à la griffer pour obtenir les effets inattendus de facture et de coloris.

C'était un artiste juif, venu à Saint-Pétersbourg d'une petite ville de Bélarus, Rogatchev. Il connaissait parfaitement les moeurs, la religion et le folklore juif. Il y avait aussi Boris Ermolaev dont l'art avait puisé ses sources dans la peinture de Malevitch et, en même temps, dans l'extravagance de la peinture kitch ; Uri Vasnetsov, illustrateur incomparable de contes populaires russes ; l'auteur de portraits expressifs Gerda Nemenova ; Alexandre Yakobson avec ses dessins tendres et naïfs aux couleurs pures ; l'intervention, dans le jury officiel de Vera Matukh qui permit pour la première fois l'exposition des oeuvres abstraites de William BRUÏ, enfin mon père Valentin Brodski, érudit universel de l'art russe et européen.

William appartenait à la culture juive, celle de sa famille. Cependant il refusait les étiquettes, qu'elles soient celle de juif ou d'orthodoxe ; il aspirait à devenir citoyen du monde. Curieux des savoirs et des arts, des origines de l'Humanité et de son histoire, il nourrissait un véritable désir d'apprendre. Ainsi se préparait-il à assimiler dans son oeuvre l'héritage d'une culture universelle.

Dans les années 60, les toiles d'artistes français provenant des collections privées, d'I. Morosov et de S. Tschukin furent enfin exposées au deuxième étage du Musée de l'Ermitage. En 1948, son directeur, Orbelli, grand savant et archéologue, avait reçu ces tableaux au musée mais sans pouvoir les montrer au grand jour. Sa veuve, Antonova Iserguina, historienne de l'art s'y employa. Or William Bruï, qui avait la faculté de se lier d'amitié avec des gens plus âgés que lui, gagna son estime et son affection ; Iserguina parlait volontiers avec le jeune homme qui travaillait en même temps à la bibliothèque du Musée de l'Ermitage. De cette façon, l'intelligentsia russe conservait la culture européenne, soucieuse de la transmettre à la nouvelle génération et de contenir ainsi la pression du régime communiste. Quand William Bruï partit pour le Nouveau Monde, il était déjà chargé d'une connaissance profonde et d'une expérience pointue de l'art - à Saint-Pétersbourg, il avait rencontré ses maîtres.

Après avoir traversé des pays et les océans, tout naturellement il s'arrêta à Paris. Son oeuvre évoluait tout en perpétuant la tradition ; l'espace est devenu plus profond, les taches de couleur plus larges.

La surface du tableau ne scintille plus mais on sent toujours les rayons lumineux en émaner. L'obsession des historiens de l'art est de chercher les affinités des oeuvres chez les grands maîtres.

William Bruï ne met pas à nu les sources ou l'artiste qui le guide. En revanche nous pouvons les révéler : il admire Malevitch, Robert Delaunay, ou Filonov. Bruï reste toujours William.

Natalia Brodskaia

Conservatrice du Musée de l'Hermitage

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