La Fabrique des images

métamorphoses de nos corps et esprits

exposition au Musée du Quai Branly, jusqu'au 17 juillet 2010.

Pouvons-nous être émus par des images venant du passé, par des images issues d’autres cultures ? Qu’avons-nous en commun avec d’autres cultures ? Et si nous nous reconnaissons dans tel ou tel signe proposé par une image, sommes-nous assurés de bien comprendre ?

L’exposition La Fabrique des images au Musée du Quai Branly relève le défi. D’un coté, elle nous montre des images qui sont incompréhensibles du point de vue de la société occidentale. De l’autre, elle nous explique comment nous pouvons leur donner du sens. La méthode du commissaire, Philippe Descola, élève de Levi Strauss, anthropologue, professeur au Collège de France, consiste à souligner les différences à partir de la vision occidentale du monde.

Selon P. Descola, depuis plusieurs siècles, en Occident, nous fabriquons deux grands types d’images. Des portraits où le peintre s’attache à dégager l’intériorité spirituelle qui distingue chaque humain d’un autre. Et des paysages, des scènes de vie en société (un intérieur hollandais, une prière, des joueurs de cartes ..) où les humains se mettent en situation au sein d’une nature qui est commune à tous. Ces deux types d’images construisent une articulation basée sur l’opposition "esprit/corps mécanique". Si le corps est en continuité avec la nature, par l’esprit, les humains se rendent maîtres de cette nature. Cette vision est nommée dans l’exposition naturalisme.

La méthode de P. Descola propose deux temps successifs :

1 - d’abord revenir à la source des deux énergies des images occidentales, l’énergie du corps, l’énergie de l’esprit intérieur.
2 - puis éprouver les différentes transformations possibles de ces énergies dans les images des autres aires culturelles.

Ainsi, dans l’animisme, toute entité - un animal, une plante, un artefact – possède un esprit intérieur. Chasseur, je peux communiquer avec l’esprit du phoque ou oiseau que je chasse. Comme corps, je m’apparais dans une sorte de corps - mon corps d’homme -, parmi la grande diversité des corps naturels.

La vision de l’homme dans l’animisme pourrait se dire ainsi : l’homme n’est qu’une créature parmi toutes les créatures. Cependant, le pouvoir de l’homme est de faire parler chaque créature, en figurant à la fois son esprit et son corps.




Dans le totémisme, je fabrique les qualités spécifiques de mon corps et de mon esprit à partir d’un prototype qui n’existe que sous la forme de rêve : un "Etre de rêve", un Totem. Ces totems ont pour rôle de mettre en ordre le monde et de le rendre conforme aux subdivisions qu’ils incarnent eux-mêmes.

Pour approcher ce prototype, je m’aide de deux sortes d’images.

• Par une image du corps du totem : par exemple, une peinture sur écorce, je fais apparaître "l’empreinte du corps" de mon Totem Tortue.

• Par des traces sur le paysage : je reproduis dans une image "l’empreinte des mouvements" laissés par mon totem.


Donc, la vision du monde du totémisme est une vision dynamique de découverte et de recréation de principes premiers. Dans sa quête de l’esprit, mon corps se transforme selon les images indirectes que je me donne de mon Totem.




Enfin, P. Descola propose une quatrième vision du monde où les images ne renvoient pas à un Totem premier ou à une âme animale ou végétale. L’image n’est plus construite selon un objet unique à figurer, mais selon une carte de relations entre des éléments qui apparaissent analogues. L’analogisme est une vision du monde où chaque élément corporel révèle sa spiritualité par ses relations avec d’autres éléments qui lui seraient analogues.

Ainsi la spiritualité des éléments du microcosme se révèle dans les relations avec les éléments du Macrocosme ;

Mon corps se disloque, chaque élément se transforme en un fil spirituel pour devenir partie d’un nouveau corps. Par ces métamorphoses ponctuelles corps/esprit et esprit/corps, je deviens un réseau coextensif à l’ensemble du monde.



Vivre ces transformations de mes énergies corps et esprit au travers de trois visions du monde autres est une expérience qui peut être vécue comme enrichissante ou perturbante. En tout cas, la preuve est faite que nous pouvons entrer dans la compréhension d’autres cultures que celle de l’Occident.




En quoi consiste cette compréhension ? Nous découvrons que ces images nous apprennent à nous confronter à différentes variétés de l’Autre et à en assimiler les caractéristiques. Cette assimilation enrichit notre identité.

Par exemple, le chasseur pense aux comportements et aux ruses de ses proies. Dans cette figuration de l’affrontement, le morse ou l’ours deviennent des acteurs dans le théâtre de son esprit. L’animisme est la capacité de parler avec les esprits autres : le chasseur comprend immédiatement ce que lui dit l’ours. La preuve est donnée par ce masque : le chasseur se fait ours parlant.

Avec le totémisme, nous apprenons à construire notre identité spécifique, où nous sommes un Autre pour les autres humains. Par exemple, si "mon identité" est Tortue, "je" dois apprendre comment apparaître comme "Tortue", par rapport à d’autres qui seront "Outarde". Le "je" s’ouvre pour laisser agir et parler le Totem originaire. L’image du corps de la Tortue actualise le Totem dans l’ici et maintenant des interactions sociales.

Avec l’animisme, nous apprenons à combiner des altérités multiples pour les intégrer dans une identité instable : répétition, variation, rythme, harmonie, symétrie, dissymétrie. L’Autre se présente comme une intégration réussie.

Par exemple, dans la peinture bouddhique ci-contre, Avalokiteshvara assis en vajrasana sur un trône de lotus fait de deux mains le mudrâ de l'enseignement, et tient dans une main droite le chapelet et dans une main gauche la fleur de lotus. Les différents bijoux et les soieries de cinq couleurs qui habillent son corps indiquent la richesse des qualités de son esprit et ses cinq sagesses. L’esprit intègre ces qualités et apparaît en cinq sagesses par une démarche dite d’éveil.





Au terme de l’exposition, nous nous posons la question : avec quelle altérité nous confrontons-nous en Occident ? Ecouter la parole de l’Autre, affirmer son identité, intégrer de multiples qualités en une même action, sont-elles des démarches qui seraient absentes de notre culture occidentale ? Tout suggère que l’Autre que nous apprenons à assimiler est notre environnement, Nature, Société, Règles et Techniques. Autrement dit, c’est dans ce que P. Descola décrit comme un corps mécanique que nous viendrait l’esprit de l’Autre !

Regardons de nouveau ces deux images dites naturalistes. En quoi y-t-il une figuration d’un esprit intérieur? Notre esprit apparaît comme le produit d’une empreinte faite par une image du monde alentour. Le livre, la salle de lecture, le paysage font image pour dicter, fabriquer, la pensée de Sainte Madeleine. Et la condition sociale de noble fait image commune, fait fabrique commune des pensées de cette assemblée d’hommes et de femmes autour du Roi.

Finalement, ce qui caractérise la nouveauté de l’image Occidentale est qu’elle ne nous parle pas sur le mode de la confrontation, du coaching ou de l’enseignement. Elle nie l’apprentissage de la différence. Elle se présente à nous sous la forme d’un ordre : « Moi, image, voila comment je te fabrique ! ».

L’intériorité du moi n’est pas du tout le principe occidental que présuppose P. Descola. C’est plutôt le résultat d’une lutte contre ce que nos images naturalistes font de nous.
Ainsi Descartes conseillait-il d’arrêter par intervalles la lecture d’un livre et de se questionner : « Moi, que penserais-je par moi-même ? ».

Francis Raphaël Jacq
www.francisjacq.fr
www.francisraphaeljacq.fr

Pour une réflexion plus approfondie :
• Le catalogue de l’exposition, La fabrique des images, sous la direction de Philippe Descola, coédité par Somogy.
• Hors-série n°437 de "Connaissance des Arts", consacré à l’exposition La fabrique des images.
• Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 2005.
• Téléchargez la leçon inaugurale au Collège de France, pour la Chaire d’anthropologie de la nature, jeudi 29 mars 2001 : www.college-de-france.fr

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